Trévise, spectacles et désillusions

ParLéa

Trévise, spectacles et désillusions

Je suis Trévise. J’ai grandi dans le monde des médias et du spectacle, où j’étais très courtisé. Ma voix, ma façon d’être, ma personnalité… ils semblaient tous se mettre à ma botte !

©Mercedes Klausner, Yosra Mojtahedi /mixed média /27*19 cm /2018

Un jour, on m’a proposé d’animer une émission sur la vie nocturne parisienne. Le rêve ! Puis les invitations se sont mises à pleuvoir, autant que les propositions pour des soirées un peu mondaines ou carrément décalées. Je recevais beaucoup d’avances, mais c’était très logique : on commence par prêter sa voix, on continue en vendant son image, et puis… on se fait bouffer ! Je ne dirai pas que c’est « le milieu », tout n’est pas seulement noir ou blanc. Sauf que, là,  je me sentais glisser sur une mauvaise pente. On m’a souvent dit que j’avais un certain profil, une « gueule ». Ça n’a pas loupé : je me suis fait repérer par une agence, pour faire la doublure d’un acteur de cinéma plutôt populaire à l’époque. Et je deviens fils de pub !

N’allez pas me faire dire que tout ça devient un joyeux bordel ! Mais ça fait un peu prostitutionnel comme système, non ? Je me sentais manipulé, comme un objet sans âme… Un contrat pour un physique, jamais embauché pour des compétences. J’ai des diplômes, mais je ne les valorise pas. On me file de l’argent et on me prend mon corps. J’exagère ?

Toujours est-il que les invitations de Monsieur le Directeur, à force de les repousser, c’est lui qui m’a définitivement repoussé : remercié, viré, sans autre forme de procès !

Puis ça continue. À peine sorti de ma post-adolescence, déjà, un directeur d’antenne m’avait pris pour une semaine à l’essai. À la fin, dans son bureau, je l’entendais me dire combien j’étais tellement atypique qu’il ne pourrait pas m’intégrer dans les équipes. Ça le faisait marrer,  il le savait depuis le début ! Sur le coup, j’ai pas su quoi dire, quoi faire… M’énerver, vociférer… j’avais juste l’impression éclatante d’avoir été berné, floué, abusé. Pourquoi cette semaine d’engagement ? Pour la compagnie ? Dernier exemple : je me suis rendu sur un petit tournage dans un hôtel de luxe, dans une ville de luxe. Au menu : bon Champagne et caviar. Je n’étais pas le plus beau, mais on me le faisait croire. Ce qui peut très vite monter à la tête.

©Mercedes Klausner, Yosra Mojtahedi /mixed média /27*19 cm /2018

Dans Paris, je fais ma belle : oui, ma belle ! Je ne vis pas comme une pute. Mieux ! Sans domicile officiellement fixe, je squatte chez ma copine du moment, jusqu’à épuisement de la relation. Mais, de toutes les façons, je ne vis que pour mes passions. Au premier chef : le sexe. La sexualité sous tous les rapports. J’ai une curiosité hors du commun et une putain de fascination pour les courtisanes de la Belle époque ! J’adore le spectacle. À la fin du siècle précédent, je cours les filles. J’ai les moyens de payer mes fantaisies et je découvre des nuits pas comme les autres. Le fétichisme est un art de vivre. Tout se mélange. Les frontières, les genres… tout ça n’est plus qu’un jeu supplémentaire à combiner. Des hommes se font femmes, et d’autres hommes à leurs pieds. Renversant ! Surtout quand ils sont de la haute société.

L’ambiguïté devient une force. Et moi, avec ma voix timbrée dans les graves et mes longues jambes galbées, autant dire tous mes complexes de jeunesse, voilà que ça devient ma différence, mes atouts charmants. Et je ramasse, à mes pieds, une forme de fascination.

Ces soirées devinrent un formidable laboratoire et un élan d’assurance pour créer un personnage dont je serai, enfin, le seul metteur en scène ! Le succès est au rendez-vous, et je décide d’aller jusqu’au bout de cette inversion des rôles. C’est décidé : je ne payerai jamais plus quelqu’un pour prendre des plaisirs interdits. En quelque sorte, c’est l’heure de la revanche sociale.

Je postais des annonces sur des sites, je les illustrais avec des photos à l’éclairage particulièrement soigné… quelle jouissance de se recréer femme ! Magnifier mon corps et mes textes, construire une bonne e-réputation de courtisane transgenre, tout devient tellement simple, j’avais enfin changé de vie. Ou plutôt, j’ai changé ma vie ! Hier, j’étais victime de mes pulsions, maintenant, je peux les mettre en scène. La victoire est éclatante.

Je n’acceptais que des clients d’un bon niveau social, avec beaucoup de culture. Des gens passionnants, avec beaucoup d’argent. Concrètement, je filtre, je sélectionne très  rigoureusement. Je les questionne, les écoute respirer au téléphone…

En fait, plus que mes charmes, je prostitue ma culture et mon intelligence relationnelle. Je suis super accueillante, soignée, très apprêtée, charmante et charmeuse. Tout  l’inverse du marché habituel ! Je reçois des gens que j’aurais pu croiser dans le milieu que j’ai voulu quitter, parfois connus, mais aussi des médecins, des directeurs financiers… avec cours de finance gratuits !

Or, comme dans un film ou comme avec les stupéfiants, après le paradis, vient la chute. La personne qui me sous-louait l’appartement, situé dans un beau quartier, est revenue de son long séjour à l’étranger. J’ai donc pris mes nouvelles habitudes dans un hôtel d’un quartier plus populaire, pour rester dans mes frais. De fait, j’ai commencé à perdre mes clients les plus fortunés et les plus respectueux. J’ai donc dû réviser mes tarifs à la baisse, recevoir des gens moins intéressants qui voulaient juste consommer… et concéder des pratiques beaucoup moins raffinées. Bien sûr, j’aurais pu les évincer dès le départ, mais nécessité économique fait loi, et tant pis si le client peut devenir menaçant si je n’accepte pas ce qui a été négocié au préalable. Je dis oui. Mais du bout de mes lèvres soigneusement peintes, comme toujours…

Et puis un client se la joue retrait furtif de préservatif, c’est du viol par surprise au sens du Code pénal, sauf qu’il n’y a pas encore de jurisprudence en France. Et puis  toutes ces demandes « sans capote », qui montent en flèche, comme la lassitude et cette sensation de me perdre…

En plus, cette activité a fini par dévorer tout mon temps disponible. Un temps fou pour préparer les annonces, sélectionner les clients, calculer le meilleur rendement…. Sans parler de mes entrées en scène, avec l’expertise du maquillage que j’ai fini par adorer ! Mais je m’y perds complètement. Je finis donc par me demander où sont passés mes projets les plus sérieux ? La scène, la vraie ? Oubliée. Et l’envie d’écrire autre chose que ces foutues annonces ? Cette sensation, étrange, de se perdre, se dissoudre, se couper en deux, voire en morceaux… ça s’appelle la dissociation. Quand on se prostitue, on doit garder la maîtrise, ne pas trop s’engager… Et au bout d’un moment, on ne ressent plus rien, on veut que le client vienne le plus vite possible et qu’il reparte rapidement. On finit par se perdre, et la folie n’est pas loin. On marche dans la rue, on va s’acheter son repas congelé ou on va au fast-food du coin, soigneusement démaquillée, les talons de douze centimètres et les accessoires de la féminité exaltée rangés. Je suis là, dans la rue, banalement revenu aux stéréotypes masculins, tout en me sentant quoi : femme ? Androgyne ?  Ou transgenre ? Voire tellement à la frontière des genres que tu n’es plus que du genre « décorporéisé » ? Appelez ça un décalage identitaire, si vous voulez.

Il est temps de revenir à la réalité. Ma première jeunesse a foutu le camp, j’ai vécu clandestinement : sans statut social et en risque de me désocialiser complètement ! J’ai besoin de soutien, d’une personne digne de confiance pour déposer mes phobies, dépasser mes troubles… et pour pas trop cher.

Au début de l’été 2016, je rencontre Elda Carly, présidente des Équipes d’Action Contre le Proxénétisme (EACP). Elle me présente la psychologue bénévole de l’association, qui m’a beaucoup aidé. Après son départ, je suis quand même resté en contact avec les Équipes. Peut-être pour garder un soutien, trouver un logement… C’est pas gagné, mais ce sont des gens sérieux qui savent frapper aux bonnes portes. Gageons que ça marche !

Depuis que j’ai quitté la prostitution, mon niveau de vie n’est forcément plus le même. Je suis redevenu un monsieur ordinaire, d’âge que l’on dit mûr. Apparemment pas complètement désintégré, mais qui semble bien intégré dans la société.

Aujourd’hui, j’affirme très clairement que ma vie était devenue, très exactement, diabolique. Divisée. Aliénée. Dangereuse. Je ne parle même pas des risques sanitaires (maladies,  infections, usure du corps et de l’âme). J’ai fini par le dégoût absolu de toutes ces choses-là. Et l’envie pressante de drogues pour modifier le circuit neuronal, tout ça, ça ne présageait rien qui vaille.

Je ne tire ni honte ni fierté de ce changement de chemin, juste une angoisse : la peur de voir resurgir les vieux démons, la tentation d’y retourner. Heureusement, de vieux mécanismes et de vieux souvenirs m’en empêchent. J’ai choisi la vie, si elle veut bien de moi.

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