Témoignages

Julie, 19 ans, prostituée à cause de la drogue

Je m’appelle Julie, j’ai 19 ans et je me suis prostituée à cause de la drogue. Avec ma famille, nous sommes arrivés en France quand j’avais trois mois. Mon père était réfugié politique, mais il était violent avec ma mère et ses enfants. L’Aide sociale à l’enfance nous a donc tous placé en foyers d’accueil.

©Mercedes Klausner, Yosra Mojtahedi /mixed média /27*19 cm /2018

J’ai toujours consommé de la drogue. À 14 ans, je fumais du cannabis. Puis, peu avant ma majorité, mon père est mort. J’ai donc repoussé toutes mes limites : j’ai pris de la coke, de la MD… j’ai touché à tout sauf à l’héroïne et au crack. Je considère que c’est d’ailleurs ce qui m’a sauvé, car ce sont deux drogues dures qui aliènent encore plus que les autres.

 

Je prenais des produits comme anti-dépresseurs et pour le sentiment de toute puissance qu’ils me procuraient. Puis, petit à petit, par addiction, pour combler le manque.

 

Quand j’ai eu 18 ans, j’ai décidé de devenir autonome. J’ai quitté le foyer de l’Aide sociale à l’enfance pour me retrouver à la rue. Je survivais. Un jour, je suis partie voir une amie. Après notre rendez-vous, j’étais censée prendre un train mais, comme toujours, j’étais en retard et à deux doigts de le louper. J’ai donc arrêté la seule voiture que j’ai vu passer pour demander au conducteur de me déposer à la gare.

 

À l’intérieur du véhicule se tenaient deux garçons : un petit et un gros. Ils ont tout de suite accepté de me déposer à la gare. Au premier abord, ils étaient très charmants et parlaient bien. Celui qui était du côté passager se met à rouler un joint. Je parle avec eux, fume un peu… puis le mec commence à faire une ligne de coke. Forcément, je trace avec eux. Je n’ai finalement jamais pris mon train et, sous l’effet des produits, nous sommes partis en direction de Paris.

Ce soir-là, je me suis rendue compte que ces mecs vendaient de la coke à des prostituées. Jusqu’alors, le monde de la prostitution m’était totalement inconnu et j’ai décidé de rester avec eux, car je vivais au jour le jour. J’ai également remarqué qu’ils faisaient des petites arnaques : ils n’hésitaient pas à voler les gens qui leur achetaient de la drogue, leur donnaient parfois de la fausse coke… Quand j’étais avec eux, j’étais comme un « rince-oeil ». Leurs clients consommaient beaucoup plus quand j’étais là. Et moi, je pouvais assurer ma consommation personnelle.

J’étais dans un état second quand, pour la première fois, ils m’ont tendu une capote. Ils avaient réussi à négocier un espace pour moi au Bois de Boulogne. Ils m’ont expliqué que cette capote n’était que du plastique, que ce n’était pas bien grave ce que j’allais faire et que ça rapportait 50 euros par préservatif. Ils m’ont proposé de s’occuper de ma sécurité, car c’est un milieu dangereux, puis ils récupéraient l’argent que je gagnais. Évidemment, je n’ai jamais vu la couleur d’un billet. Et, sous drogue, je ne sentais pas la douleur. Mais j’ai perdu ma dignité.

Un jour, j’ai voulu garder un billet de 50 euros. Mes deux proxénètes s’en sont aperçus et m’ont demandé de le rendre. J’ai finalement accepté. Alors qu’on était sur le périphérique, ils m’ont jeté hors de la voiture, en petite tenue, gardant mon sac qui contenait mes papiers et le peu d’argent que j’avais. Mais je suis retournée les voir. Forcément : ils avaient mes papiers, mon téléphone… tout. Je ne pouvais jamais partir, ils avaient toujours une emprise sur moi. Puis j’ai compris que j’étais la poule aux œufs d’or.

Je me sentais sale, ces deux mecs étaient violents, me frappaient… je n’en pouvais plus, j’ai décidé de tout arrêter. Je suis rentrée chez ma mère. Là, j’ai rencontré un dealer, avec qui j’ai commencé à faire des affaires. Puis, un jour, alors que nous marchions dans la rue, j’ai entendu le bruit d’une guitare. Passionnée par la musique depuis toujours, j’ai décidé d’aller voir. Les sons provenaient d’un bar, où se déroulait une jam session. J’ai demandé à jouer du piano. Le dealer m’a alors vu sous un autre jour. Quand on est reparti, il m’a demandé ce que je voulais faire plus tard. Il m’a dit que j’étais jeune, que j’avais des passions et la vie devant moi, qu’il fallait que je fasse tout pour me sortir de la drogue et ne pas finir comme ses clients et les gens qu’il fréquente.

Ce fut le déclic. Je me suis isolée, j’ai coupé mon téléphone et je me suis sevrée. C’était difficile, j’avais l’impression de devenir folle par moment, mais j’ai tenu bon. Le matin, au lever du soleil, je partais courir. Puis, toute la journée, je jouais de la musique, je composais… j’ai compensé la bonne humeur que me procurait la drogue par les endorphines. Je me sentais bien, j’avais vraiment envie de faire quelque chose de mes journées, de ma vie.

Aidée par mon assistante sociale, j’ai fait une demande d’allocation jeune majeure auprès de l’Aide sociale à l’enfance, pour subvenir à mes besoins du quotidien. Je suis retournée habiter en Foyer jeunes travailleurs. Clairement, je n’ai plus autant d’argent qu’avant, mais je le vis beaucoup mieux.

En novembre 2017, j’ai repris mes études et suis rentrée en terminale S. J’ai gâché tellement d’années, j’ai envie de tout rattraper ! Le plus dur a été de retrouver ma dignité, qui s’est retrouvée au plus bas, écrasée. Il y a deux mois, je suis retombée, par hasard, sur mes deux anciens proxénètes. J’ai remarqué qu’ils ont toujours de l’emprise sur moi, mais j’ai résisté et je n’ai pas replongé. Maintenant, je me sens en sécurité. Mais j’aimerais vraiment que les gens comprennent qu’on ne se prostitue jamais seul et jamais de son plein gré ou par envie. Jamais.

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