Témoignages

Mélanie, jeune malienne, séquestrée et prostituée

Je m’appelle Mélanie et j’ai 34 ans. Je suis arrivée en France en 2013, à l’âge de 30 ans, mais c’est au Gabon que mon calvaire a commencé.

©Mercedes Klausner, Yosra Mojtahedi /mixed média /27*19 cm /2018

Je suis née au Mali. Ma mère est morte quand j’avais 12 ans, à la suite d’une maladie grave. Ce sont les autres femmes de mon père qui se sont occupées de mes frères, ma soeur et moi. À mes 25 ans, mon père m’a marié à un homme que je n’avais jamais vu. Je n’avais même jamais entendu parler de lui, je savais juste qu’il vivait au Gabon. J’ai donc rassemblé quelques affaires, puis je suis partie rejoindre mon mari.

Au Gabon, ce n’est pas comme en France, il n’y a pas de cérémonie de mariage. Les gens font à manger, ils viennent au domicile, on échange la nourriture, puis chacun rentre chez soi la nuit tombée. Le lendemain, mon mari m’a expliqué que j’allais devoir l’aider à payer les dépenses du quotidien. Jusqu’alors, je n’ai jamais eu de métier, mais pourquoi pas.

Seulement, ma tâche consistait à aller voir des hommes. Mon mari les amenait à la maison, puis je devais avoir des relations sexuelles avec eux. Évidemment, il gardait tout l’argent que je gagnais. Un jour, un homme m’a aidé à fuir vers la France. Il m’a dit que j’allais atterrir à Paris et qu’une personne me prendrait en charge à mon arrivée.

Effectivement, à l’aéroport, j’ai été accueillie par un homme, qui m’a amené à une chambre d’hôtel… où il m’a enfermé. Mon calvaire a repris de plus belle, pendant deux mois. Le seul contact que j’avais avec l’extérieur, c’était la femme de chambre de l’hôtel. Comme je l’entendais parler avec l’homme qui me surveillait, je ne savais pas s’ils étaient liés. Mais, à son accent, j’ai deviné que, comme moi, elle était Malienne. Au bout de deux semaines de séquestration, je me suis décidée à la saluer en Bambara, notre langue nationale.

Je lui parlais tous les jours, pour lui expliquer ma souffrance et lui dire que je n’avais pas choisi cette vie-là, que je ne le faisais pas par plaisir. Puis, n’y tenant plus, je lui ai demandé de m’aider. Elle a accepté, à la seule condition que je ne mentionne jamais son nom. Un jour, elle est entrée dans la chambre, m’a donné une robe de femme de chambre, puis nous sommes sorties.

Elle m’a hébergé, dans son petit studio où elle vivait avec son mari et ses enfants, pendant une semaine. Puis, au bout d’un moment, elle m’a demandé de partir, elle m’a expliqué que le studio était trop petit pour nous tous. Elle m’a emmené chez France Terre d’Asile, qui m’a trouvé un hébergement chez les Soeurs Missionnaires de la Charité.

L’ambiance était militaire : il fallait se lever à huit heures, les chambres étaient ensuite fermées jusqu’à 17 heures. Comme je ne connaissais pas la ville et que j’avais un peu peur, je restais dans le salon, à parler avec quelques filles. Il y avait également des prospectus. J’ai vu celui de Paris Solidarité où, en plus d’expliquer là où on peut manger ou/et se doucher quand on a très très peu d’argent, il y a une liste d’associations.

J’en ai trouvé une à Boulogne, Solidarité Nouvelle Face au Chômage (SNC), où je me suis rendue avec mon CV pour trouver des offres de ménages ou de gardes d’enfants. Ils m’ont vite trouvé un travail. Pendant un an, je me suis occupée d’une petite fille, qui avait neuf mois à mon arrivée. Je suis très reconnaissante envers ces personnes, car elles ont accepté de m’embaucher avec un véritable contrat de travail, alors que je n’avais pas de papiers. Puis la petite fille est entrée à la crèche, et ils n’ont plus eu besoin de moi. Malgré tout, on reste en contact, on prend mutuellement des nouvelles.

C’est à ce moment-là que mon avocate m’a mis en contact avec les Équipes d’Action Contre le Proxénétisme. Pour moi, cette association a été d’un grand soutien. Si j’ai un problème d’argent, de logement… ou simplement une question voire l’envie de parler, il y a toujours quelqu’un pour m’écouter.

Entre temps, j’ai pu louer un studio, dans lequel je suis bien plus libre que dans un foyer. Puis, en janvier 2015, je me suis occupée des deux petits garçons, âgés maintenant de cinq et huit ans, d’une deuxième famille. Les enfants sont gentils, les parents ne respectent pas forcément tous leurs engagements, comme le paiement des heures supplémentaires, mais ça va.

L’an dernier, j’ai commencé une formation d’esthéticienne à distance, qui me coûte environ 65 euros par mois. J’ai demandé, à la mère de la famille pour laquelle je travaille, de me donner un jour pour passer l’examen… mais elle a refusé. Je reste donc sans diplôme pour l’instant et j’ai un peu laissé ma formation de côté, mais j’ai vraiment envie de me lancer là-dedans. Mon rêve serait d’être vendeuse dans une parfumerie, et je m’accroche.

Parfois, je regrette d’être partie comme ça. Ma famille me manque, mon père pense que je l’ai « déshonoré » en refusant de me marier… mais il ne connaît pas les raisons de mon départ. Puis, quand je vois comment je m’en sors, je pense que je suis plus heureuse ici. Ne serait-ce que pour avoir de l’indépendance.

J’ai quand même envie de partir au Mali, pour voir mes frères et ma soeur, puis expliquer ma situation à mon père. Seulement, comme je n’ai toujours pas la nationalité française, je sais que, si je pars, je ne reviendrai jamais. Et ça, c’est hors de question.

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